Le distributeur de prospectus ou de tracts politiques, religieux ou autres, à la sortie du métro, a peu de temps pour échanger un regard ou une parole avec les gens à qui il tend son papier. Ce qu’il veut, c’est que son papier soit pris et lu. Il espère partager les idées proposées. Est-ce vraiment un échange humain, une communication ou un don de soi ? Quand j’ose m’adresser à un inconnu, j’ai peur qu’il lui vienne à l’esprit cette phrase entendue plusieurs fois en Afrique : « je ne vais pas gaspiller ma salive à son sujet ». Cela signifie que la personne ne mérite pas qu’on lui consacre du temps pour lui parler. Plus fondamentalement, on n’est pas prêt à dépenser une partie de soi, en l’occurrence sa salive et son intelligence, pour lui parler.
Pourquoi parler ?
En changeant de contexte culturel, cette question anthropologique demeure. Pour quelles raisons les personnes mises en présence sont-elles disposées à communiquer, à échanger quelque chose ? Ne pas vouloir gaspiller sa salive, cela signifie souvent qu’on refuse de parler à telle personne ou, si on le fait, c’est par hypocrisie pour respecter des convenances sociales : se saluer, répondre à une salutation, donner une réponse à une question posée… Parler à quelqu’un ou, plus largement, communiquer avec quelqu’un devrait être perçu comme un don, une manière de se donner.
En m’adressant à quelqu’un, je cherche une information, un accès à la pensée de l’autre, une satisfaction à ma curiosité ou à mon désir de connaître l’autre. Il peut s’agir aussi d’un conseil que je sollicite, la précision d’un ordre ou un complément d’information pour mieux agir. Ce que je dis peut être lié à une action à effectuer, un désir à réaliser ou ce que je souhaite que l’autre fasse. En parlant, l’autre espère aussi me faire bouger, comme dit le titre d’un livre : « Quand dire, c’est faire » . Nous avons des énonciations pour lesquelles nous ne pouvons pas poser la question suivante : est-ce vrai ou faux ? Ces énonciations ne constatent rien mais font quelque chose et sont en quelque sorte des actes. Pensez aux paroles du baptême, de la promesse. Ce qui semble le plus important c’est l’effet produit par la parole chez les autres mais aussi chez moi. Le lien entre ce qui est dit et ce qui est fait semble plus important que ce qui est donné et reçu de part et d’autre. Quel est l’acte produit en disant quelque chose et en quoi chacun des interlocuteurs est-il affecté, transformé ? Telle est la question.
Si je m’adresse à une personne qui ne me connaît pas, les raisons sont multiples, mais généralement je dois veiller à ce que ma parole provoque une réaction. Mais auparavant, il faut que je sois rapidement compris, que je communique au moins une idée, que je sois intéressant… et si possible que tout cela provoque une réaction. S’il s’agit d’un message écrit , il faut qu’il provoque une carte-réponse, une visite, un coup de téléphone, une réflexion, etc.
Communiquer, c’est se donner
Au-delà du temps dépensé pour adresser quelques mots à une personne, oralement ou par écrit, il est capital de tenir compte de l’investissement du lecteur ou de l’interlocuteur. Il semble que l’attention du lecteur décroît rapidement quand il lit un message. La difficulté pour l’auteur, c’est donc d’être intéressant pour le lecteur. Dans le dialogue ou le discours, l’investissement n’est pas plus grand, même si le face à face oblige les interlocuteurs à être plus intéressants, plus accrocheurs. En fait, parler, c’est communiquer une partie de soi-même, ses idées, sa manière de raisonner, d’argumenter, mais aussi sa conception de la vie, ses raisons de vivre. Une rencontre est un échange où différents acteurs de la rencontre donnent et reçoivent. La parole donnée et reçue partiellement ou non, hormis les mauvaises paroles, est un don. Perçue dans le registre de la réciprocité qui constitue le fondement de la vie sociale, à savoir que chacun des membres de la société est invité à donner et à recevoir, la parole signifie le désir de se donner. Elle relie au-delà des familles, des groupes sociaux et des pays, élargissant le cercle des amis comme pour élargir le nombre des personnes qui ont accès à la vérité, à l’amour, à la justice au sein de l’humanité. Elle s’intègre dans le registre des biens partagés, dans les divers signes de communication : paroles, biens, « échanges » de personnes. Les joies de la communication ne sont pas réservées à quelques personnes – entendre de bonnes choses et jouir du plaisir de dire de bonnes paroles –, comme ce proverbe des Bwa du Mali le signifie : « la parole n’est pas bien dans la bouche d’une seule personne ».
Qui refuse de donner, à commencer par la parole, prend le risque de se couper des autres, de s’enfermer et de ne vivre que pour soi. Il s’extrait du registre de la communication humaine et, ce faisant, se soustrait de l’humanité.
Transmettre ses idées, parler, se faire entendre surtout dans contexte interculturel – mondialisation oblige – est une entreprise où il faut compter avec la liberté humaine et les résistances. Chacun est libre d’accueillir la parole d’autrui, de coopérer pour construire le sens et d’accepter les arguments de ses interlocuteurs, puisque la logique pour convaincre l’autre diffère d’une culture à l’autre, d’une personne à une autre. En effet, nos préoccupations et nos intérêts sont différents.
Envisager un avenir commun
Une parole proclamée devient une « chose publique », chacun est libre d’en faire ce que bon lui semble. Selon le proverbe, « on peut dire “enlève ta bouche de ma discussion”, mais on ne peut pas dire “enlève ton oreille de ma discussion” ». Pour bien traduire ce proverbe africain, il faudrait remplacer discussion par « parole ». La parole, c’est la discussion, mais c’est d’abord l’échange d’idées, ce que l’on raconte, l’histoire voire les "histoires" qu’il faut régler de préférence quand tout le monde est présent. C’est l’ensemble de paroles qui réconcilient en envisageant un avenir commun, une possibilité de vivre ensemble et de partager une sagesse de vie. Parler avec d’autres, c’est entrer avec eux dans une logique de vie humaine, où on donne et on reçoit en invitant largement à partager cette joie, en donnant envie d’y goûter. Frontières et barrières n’arrêtent pas la parole et plus largement la communication. Divers peuples sont reliés. La communication entre les peuples va au-delà des paroles dites, des biens échangés, des personnes qui se rencontrent, même si paroles et messages ne sont pas toujours compris, reçus. Elle s’établit vraiment quand les raisons de vivre sont échangées, ce qui fait que l’on continue de se battre, même quand rien ne va plus. C’est ce qu’on partage avec ses proches, ses amis, au-delà des mots, des cadeaux, tout ce qu’on peut inventer pour dire et se dire, ce qui fait la vérité de la vie. En le proposant aux autres, on donne une partie de son temps, de sa vie, une partie de soi : on se donne.
Pierre Diarra
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Un article de Pierre Diarra dans le numéro 159 de Mission de l’Eglise (avril-juin 2007)

