Les pratiques sacrificielles sont attestées depuis la plus haute antiquité en Chine. Elles constituent une part essentielle de l’activité des rois et des patriciens au cours des premières dynasties royales, celles des Shang (XVIIe-XIe siècles av. J.C.) et des Zhou (XIe-IIIe siècles av. J.C.). Il n’entre pas dans notre propos d’analyser chacun des sacrifices destinés aux multiples divinités de la religion archaïque, mais d’appréhender l’ensemble de ces pratiques pour en dégager certains éléments qui nous sont apparus comme appartenant en propre à la civilisation chinoise et qui, à ce titre, furent déterminants pour l’évolution de la pensée philosophique et religieuse, qui atteindra son plein épanouissement aux alentours des VIe-IIIe siècles avant Jésus Christ.
Cet essai de synthèse est fondé sur la lecture des textes classiques appartenant à la tradition lettrée ; les découvertes de l’archéologie comme les progrès de la science épigraphique nous présentent celle-ci sous des aspects toujours nouveaux, d’où le caractère forcément limité et partial de notre exposé.
Nous examinerons en premier lieu le rôle très original joué, au sein de l’activité sacrificielle, par les pratiques divinatoires qui allaient sensiblement transformer la forme du sacrifice et, par voie de conséquence, sa perception. Nous aborderons ensuite certains aspects du culte rendu aux ancêtres défunts lesquels apparaissent, dès l’origine, comme des récipiendaires à part entière des cérémonies sacrificielles, mais aussi comme des médiateurs privilégiés entre les sacrifiants et leurs divinités. Les principaux sacrifiants étant, en ces périodes anciennes, le roi et les nobles, nous évoquerons les cérémonies majeures qu’ils se doivent accomplir tout au long de l’année ; parmi celles-ci, figure le sacrifice dit jiao ou de la banlieue sud, dont l’étude nous permettra de souligner la place cardinale qu’occupe, au sein du cosmos, la figure du roi, maître de l’espace-temps ; place qui sera, plus tard, au cours des dynasties impériales, celle de l’empereur. En effet, intégré au culte officiel, le sacrifice au Ciel demeurera pendant des siècles l’affirmation majeure de la souveraineté en vertu de principes faisant découler cette forme d’activité liturgique de l’acte de gouverner. Investis, à une moindre échelle, d’un même type de pouvoir rituel, les assistants royaux devenus fonctionnaires impériaux s’intégreront à une bureaucratie que l’on a pu qualifier de « céleste » et seront considérés comme des fonctionnaires divins ». Nous achèverons cet examen par quelques réflexions sur ce que nous proposons d’appeler « l’intériorisation du sacrifice », à savoir les développements propres à l’humanisme chinois des siècles précédant l’ère chrétienne. Prenant plus ou moins en compte les dispositions intérieures du sacrifiant, rectitude rituelle et pureté spirituelle, les traditions confucéennes et taoïstes ouvriront de nouvelles voies de sagesse et de sainteté en réinterprétant certains termes des anciens sacrifices royaux selon des perspectives morales ou mystiques.
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